Madagascar 2027 : comment rompre avec le cycle de l’échec ?

À l’approche de l’élection présidentielle prévue en 2027, Madagascar fait encore aujourd’hui face à un problème profondément enraciné : malgré les programmes, les réformes et les ressources mobilisées, les progrès obtenus peinent à modifier durablement les conditions de vie de la population. La persistance de cette situation conduit à interroger notre capacité à gouverner et ce que nous devrions désormais attendre d’un dirigeant.
La trajectoire de Madagascar peut être rapprochée du mythe de Sisyphe, condamné à pousser son rocher jusqu’au sommet avant de le voir redescendre et de devoir recommencer son ascension. Depuis plusieurs décennies, nous avançons, entrevoyons la possibilité d’un progrès, puis traversons de nouvelles ruptures qui fragilisent une partie de ce qui avait été construit. Les années suivantes sont consacrées à retrouver certains acquis pendant que de nouveaux besoins apparaissent. À chaque cycle, le rocher devient plus lourd puisque les difficultés du présent viennent s’ajouter aux retards hérités des périodes précédentes. À l’approche de l’élection présidentielle prévue en 2027, nous pouvons légitimement nous interroger sur notre capacité collective à sortir de cette accumulation et à inscrire enfin les progrès obtenus dans la durée.
Les difficultés auxquelles Madagascar doit répondre sont largement identifiées et touchent aujourd’hui presque toutes les dimensions de la vie quotidienne. La pauvreté généralisée fragilise une grande partie de la population et réduit sa capacité à faire face aux autres vulnérabilités. L’accès à une éducation de qualité reste profondément inégal, tout comme l’accès aux soins et à un système de santé capable de répondre aux besoins de la population. Les insuffisances énergétiques freinent l’activité économique et l’investissement, tandis que l’état des infrastructures continue d’isoler certains territoires et d’augmenter les coûts de transport. L’agriculture demeure exposée aux difficultés d’accès à l’eau, au financement et aux marchés, avec une vulnérabilité croissante aux conséquences du changement climatique. Les sécheresses, les cyclones et les perturbations des cycles agricoles affectent directement des populations dont les capacités d’adaptation restent limitées. L’insécurité grandissante dans certaines parties du territoire fragilise également la vie des communautés et leurs activités économiques.
La corruption s’inscrit dans ce contexte et affecte le fonctionnement des institutions, l’utilisation des ressources publiques et la confiance des citoyens. Lorsqu’elle s’installe dans les pratiques administratives ou économiques, ses conséquences dépassent les ressources directement détournées. Elle réduit l’efficacité de l’action publique, crée des inégalités dans l’accès aux opportunités et affaiblit progressivement la relation entre les citoyens et l’État. Nous connaissons depuis longtemps une grande partie de ces difficultés. Elles ont été documentées, analysées et intégrées dans de nombreux programmes de développement. Leur persistance nous conduit à déplacer une partie de notre réflexion vers la manière dont les politiques sont réellement conduites et vers leur capacité à produire des résultats qui résistent au temps.
Mireille Razafindrakoto, François Roubaud et Jean-Michel Wachsberger ont consacré à cette trajectoire L’Énigme et le Paradoxe. Économie politique de Madagascar. Leur analyse montre comment les périodes de croissance n’ont pas suffi à installer une dynamique durable et replace cette situation dans le fonctionnement des institutions, les mécanismes de rente, les rapports entre les élites et leur relation au pouvoir. Elle permet également de comprendre comment nos difficultés s’accumulent. Une crise, une réforme abandonnée ou un investissement insuffisant laisse des conséquences qui se prolongent plusieurs années. Les faiblesses du système éducatif se retrouvent plus tard dans le niveau de qualification de la population active. Le déficit énergétique limite les possibilités d’investissement et de production. La dégradation des infrastructures augmente les coûts supportés par les entreprises et les producteurs. Un système de santé insuffisamment accessible fragilise le capital humain et accentue les inégalités. Les effets du changement climatique exercent une pression supplémentaire sur l’agriculture, les infrastructures et les finances publiques. L’État doit ainsi répondre à des besoins croissants tout en assumant les conséquences de retards accumulés.
Gouverner, c’est aussi savoir exécuter
Nous ne manquons pas d’ambitions ni de plans de développement. Les grandes priorités sont connues et reviennent régulièrement dans les programmes gouvernementaux. La difficulté apparaît davantage dans notre capacité à conduire ces politiques jusqu’à leurs résultats. Celle-ci dépend de la qualité de l’administration, des compétences disponibles, de la préparation des projets et des moyens financiers qui leur sont consacrés. Lorsque les ressources publiques sont limitées, les insuffisances dans l’exécution deviennent particulièrement coûteuses. Un projet retardé immobilise des financements, une infrastructure mal entretenue impose de nouvelles dépenses quelques années plus tard et une réforme inachevée peut laisser l’administration dans une situation aussi complexe qu’auparavant. La protection des ressources publiques contre la corruption participe directement à cette capacité d’action.
La transformation du pays suppose également de regarder les politiques publiques à partir de leurs effets dans la vie de la population. Une nouvelle capacité de production électrique doit améliorer la disponibilité de l’énergie et favoriser le développement d’activités économiques. Une route trouve son utilité dans les échanges qu’elle facilite et dans sa capacité à rester praticable. Une politique agricole peut être appréciée à travers l’évolution de la production et des revenus des agriculteurs. Une politique de santé doit améliorer l’accès réel aux soins, notamment pour les populations les plus éloignées et les plus vulnérables. Une réforme administrative doit produire une amélioration perceptible pour le citoyen ou l’entreprise qui utilise le service concerné. Regarder l’action publique de cette manière nous amène à dépasser le temps de l’annonce et de l’inauguration pour observer ce qu’un investissement ou une réforme a réellement changé quelques années plus tard.
Les différents secteurs sont par ailleurs étroitement liés. Notre ambition industrielle dépend de la disponibilité de l’énergie, des infrastructures et des compétences. L’agriculture dépend de l’accès à l’eau, au stockage, au financement et aux marchés, tout en devant intégrer les conséquences du changement climatique. La santé et l’éducation influencent directement la capacité de la population à participer au développement économique. L’insécurité peut décourager l’investissement et compromettre les activités productives dans des territoires déjà fragiles. Ces interactions devraient nous conduire à mieux hiérarchiser nos priorités et à renforcer la capacité de l’administration à coordonner les politiques dans le temps.
Réévaluer ce que nous attendons d’un dirigeant
À l’approche de 2027, nous pouvons aussi faire évoluer notre manière d’apprécier celles et ceux qui aspirent à gouverner le pays. Une vision politique conserve toute son importance, mais elle doit pouvoir être traduite dans l’action publique. La qualité des responsables appelés à exercer les principales fonctions, leur connaissance des secteurs dont ils auront la charge et les moyens affectés aux priorités annoncées donnent des indications sur la capacité d’un gouvernement à réaliser son programme. Le chef de l’État porte à cet égard une responsabilité particulière puisque ses choix déterminent en partie la qualité des équipes qui auront la charge de conduire l’action publique.
Nous avons également besoin de repères permettant d’apprécier les résultats obtenus pendant un mandat. La capacité électrique réellement disponible, l’état des infrastructures plusieurs années après leur construction, l’accès aux soins, l’évolution de la production agricole, les acquis des élèves, la sécurité des populations ou les délais nécessaires pour accomplir une démarche administrative permettent de rapprocher l’évaluation politique de l’expérience quotidienne. Ces éléments ne résument pas l’ensemble de l’action d’un gouvernement. Ils permettent cependant de mieux comprendre l’écart entre les ambitions affichées et les changements effectivement ressentis par la population.
À mesure que l’élection présidentielle de 2027 se rapprochera, les programmes occuperont naturellement une place croissante dans le débat public. Nous gagnerions à accorder la même attention à leur faisabilité et aux conditions de leur réalisation. Madagascar dispose déjà d’une connaissance considérable de ses difficultés et de nombreuses solutions ont été étudiées ou expérimentées. Nous devons désormais agir dans un pays confronté simultanément à la pauvreté, aux difficultés d’accès aux services essentiels, à la corruption, à l’insécurité et aux conséquences du changement climatique, avec des capacités financières qui restent contraintes.
Au fil du temps, le rocher de Sisyphe s’est chargé des problèmes que nous n’avons pas réussi à résoudre durablement. Chaque retard complique la tâche suivante et mobilise des ressources qui auraient pu accompagner de nouveaux progrès. L’échéance de 2027 peut ainsi nous amener à porter un regard différent sur la fonction de dirigeant et sur notre propre manière d’évaluer l’exercice du pouvoir. La capacité à faire fonctionner l’État et à inscrire les transformations du pays dans la durée devrait occuper une place centrale dans cette appréciation.
Référence : Mireille Razafindrakoto, François Roubaud et Jean-Michel Wachsberger, L’Énigme et le Paradoxe. Économie politique de Madagascar, IRD Éditions/AFD, 2017.
