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Madagascar 2027 : servir, se servir ou devenir tyran ?

Madagascar 2027 : servir, se servir ou devenir tyran ?

Deuxième partie, Le pouvoir, ses limites et la nécessité d’un projet national

Dans la première partie de cette réflexion, nous avons posé une idée simple : Madagascar ne sortira pas de l’éternel recommencement en cherchant, à chaque échéance, un nouvel homme providentiel. La transformation d’un pays dépend d’abord de la solidité de ses institutions, de la continuité de ses politiques et de sa capacité collective à apprendre, investir et construire dans le temps.

Reste alors l’autre question, plus inconfortable : que devient le pouvoir lorsque les institutions sont trop faibles pour en encadrer l’exercice ? L’opportunité de servir peut alors devenir l’opportunité de se servir et, lorsque plus rien ne limite l’autorité, ouvrir la voie à sa concentration.

Quand l’opportunité de servir devient l’opportunité de se servir

Le problème dépasse pourtant la seule moralité des dirigeants. Il devient institutionnel lorsque le système permet cette confusion entre responsabilité publique et intérêt privé. Lorsque les mécanismes de contrôle sont faibles, que la transparence reste insuffisante et que la proximité avec le pouvoir peut devenir un avantage économique, la politique risque de se transformer en instrument d’ascension sociale et patrimoniale plutôt qu’en engagement au service de la collectivité.

C’est aussi ainsi que s’installe un cercle vicieux : le pouvoir donne accès à la richesse, la richesse permet de consolider le pouvoir, et le pouvoir ainsi consolidé permet à son tour de préserver les intérêts économiques acquis. Dès lors, lutter contre la corruption ne consiste plus seulement à rechercher des hommes et des femmes intègres. Il faut construire des institutions capables de rendre cette confusion entre pouvoir politique et enrichissement personnel beaucoup plus difficile, plus visible et, lorsqu’elle est illégale, effectivement sanctionnée.

Une démocratie mature ne repose pas sur l’espoir que ses dirigeants seront toujours vertueux. Elle construit un système suffisamment solide pour que leurs éventuelles dérives soient détectées, limitées et sanctionnées.

Le pouvoir économique ne doit pas devenir une rente politique

Lorsque la proximité du pouvoir devient plus importante que la performance, l’économie se transforme progressivement en économie de rente. Les entrepreneurs les plus proches du système prospèrent davantage que les plus innovants. L’accès à l’État devient une compétence économique en soi. Le résultat est dangereux : le pouvoir politique produit alors une élite économique dépendante de lui, et cette élite peut à son tour contribuer à préserver le pouvoir qui l’a favorisée. La relation entre l’État et le secteur privé doit donc être repensée.

Madagascar a besoin d’entreprises fortes, de grands entrepreneurs, d’investisseurs nationaux et internationaux et, demain, de champions capables de conquérir les marchés de l’océan Indien et de l’Afrique. Mais l’État ne doit pas choisir les gagnants en fonction de leur proximité avec le pouvoir. Il doit construire les conditions permettant aux meilleurs de gagner par leur capacité à produire, innover, investir et créer de la valeur.

Et lorsque plus rien ne limite le pouvoir ?

Le problème n’est donc pas seulement la personnalité du dirigeant. Le problème est l’architecture institutionnelle qui permet, ou empêche, la concentration excessive du pouvoir. Après plus de soixante ans d’indépendance, peut-être avons-nous insuffisamment travaillé sur cette question : comment construire des institutions capables de résister aux hommes qui les dirigent ? Car une bonne Constitution n’est pas seulement celle qui organise l’exercice du pouvoir. C’est aussi celle qui organise ses limites.

La prochaine présidentielle devrait poser une autre question

Quel État voulons-nous dans vingt ans ? Comment professionnaliser l’administration ? Comment garantir réellement l’indépendance de la justice ? Comment assurer la transparence de la dépense publique ? Comment améliorer durablement l’éducation ? Comment fournir une énergie fiable ? Comment développer notre agriculture et notre industrie ? Comment faire émerger des entreprises malgaches compétitives ? Comment attirer l’investissement sans vendre nos intérêts stratégiques ? Comment inscrire Madagascar dans les chaînes de valeur régionales et internationales ?

Et surtout : comment faire en sorte que les grandes politiques nationales survivent à celui ou celle qui les aura engagées ? Car un pays ne peut pas recommencer tous les cinq ans.

L’une des leçons les plus intéressantes des économies qui ont réussi leur transformation est précisément leur capacité à construire un cercle vertueux : l’amélioration de la productivité augmente les revenus ; l’augmentation des revenus stimule la consommation et l’épargne ; l’épargne et l’investissement permettent de financer de nouvelles infrastructures et de nouvelles entreprises ; celles-ci améliorent à leur tour la productivité et créent des emplois. Ce cercle vertueux est exactement l’inverse du cercle politique de l’éternel recommencement. Il exige une vision qui dépasse les élections.

Passer du projet présidentiel au projet national

Cela signifie simplement que certaines ambitions devraient être suffisamment fondamentales pour survivre aux gouvernements : éduquer, produire, industrialiser, connecter les territoires, assurer l’accès à l’énergie, protéger les ressources, renforcer la justice, développer les entreprises et permettre à chaque génération de vivre mieux que la précédente.

Nous cherchons parfois le secteur qui sauvera Madagascar : les mines, le tourisme, l’agriculture, le textile, le numérique ou l’économie bleue. Mais aucun secteur ne sauvera à lui seul un pays. Ce qui transforme une nation, c’est sa capacité collective à devenir plus productive dans tous ces domaines, à créer davantage de valeur sur son territoire et à permettre à cette valeur de circuler dans la société. Le développement n’est donc pas seulement une politique économique. Nous avons besoin d’une discipline collective.

L’opportunité du pouvoir

La différence entre les pays qui ont progressivement laissé la pauvreté derrière eux et ceux qui restent prisonniers du sous-développement ne tient certainement pas à une recette unique. L’histoire, la géographie, les institutions et les circonstances comptent. Mais une constante apparaît : les transformations durables survivent aux dirigeants qui les ont commencées. C’est ça peut-être la véritable mesure du pouvoir.

Après plus de six décennies d’indépendance, Madagascar n’a donc peut-être plus seulement besoin de trouver le bon président. Le pays doit construire le bon système : celui qui permet à un bon dirigeant de transformer le pays, qui empêche un mauvais dirigeant de le confisquer et qui donne à la génération suivante la possibilité de poursuivre ce qui a été commencé.

La prochaine présidentielle devrait alors nous conduire à poser une question différente à celui ou celle qui demandera aux Malgaches de lui confier le pouvoir :

Que ferez-vous de cette opportunité ?

Servir le pays ? Se servir du pays ? Concentrer le pouvoir ? Ou construire suffisamment pour que, demain, Madagascar puisse continuer à avancer sans vous ?

La réussite d’un président ne devrait peut-être pas se mesurer à ce qu’il laisse derrière son nom, mais à ce que le pays sera encore capable d’accomplir lorsqu’il ne sera plus au pouvoir.

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