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Madagascar 2027 : après soixante ans, sortir du piège de l’homme providentiel

Madagascar 2027 : après soixante ans, sortir du piège de l’homme providentiel

Première partie, De l’éternel recommencement à la construction d’un État capable de durer

À l’horizon 2027, Madagascar se prépare à une nouvelle élection présidentielle, le débat public se concentrera inévitablement sur les candidatures, les programmes, les alliances et les promesses. Pourtant, avant même de se demander qui pourrait accéder au pouvoir, une autre question mérite d’être posée : que devrait-on désormais attendre de celui ou celle qui prétendra diriger le pays ?

À chaque élection présidentielle, Madagascar semble renouer avec le même espoir : celui d’un nouveau départ. Un nouveau président, de nouvelles promesses, une nouvelle équipe, parfois une nouvelle doctrine économique et, avec elle, la conviction que cette fois pourrait être différente.

Mais après plus de six décennies d’indépendance, la prochaine présidentielle ne peut plus être regardée comme une échéance politique parmi d’autres. Elle devrait aussi devenir un moment de bilan et de réflexion collective. Qu’avons-nous appris de ces successions de régimes, de crises et de ruptures ? Pourquoi les changements de dirigeants n’ont-ils pas permis d’inscrire durablement Madagascar sur une trajectoire de développement économique et social ?

Cette question mérite d’être posée sans passion partisane. Elle dépasse les hommes et les femmes qui se sont succédé au sommet de l’État. Elle interroge notre système politique, notre rapport aux institutions et, plus profondément encore, notre conception du pouvoir. Car le pouvoir est avant tout une opportunité de transformer un pays, de construire des institutions, de réduire les inégalités, d’éduquer une génération, de développer une économie et de préparer l’avenir. Mais il peut également devenir l’opportunité de concentrer les décisions, de favoriser un clan, d’affaiblir les contre-pouvoirs ou de confondre progressivement l’intérêt général avec des intérêts particuliers.

L’opportunité du pouvoir peut créer un grand dirigeant. Elle peut aussi fabriquer un corrompu et, lorsque plus rien ne vient limiter son exercice, faire émerger un tyran.

C’est peut-être l’une des questions essentielles à poser à l’approche de la prochaine échéance présidentielle.

Soixante ans à chercher le nouveau départ

Depuis 1960, Madagascar a connu plusieurs Républiques, différentes orientations économiques, des alternances, des transitions et des mouvements populaires. 1972, 1991, 2002, 2009 : derrière ces dates se trouvent des contextes très différents qu’il serait réducteur de confondre. Mais elles ont un point commun : elles constituent des moments de rupture au cours desquels une partie de la société malgache a considéré que le système en place ne répondait plus à ses attentes. À plusieurs reprises, Madagascar a donc voulu recommencer. Les dirigeants ont changé. Les Constitutions ont évolué. Les doctrines économiques également. De l’orientation socialiste aux politiques de libéralisation, des programmes d’ajustement aux stratégies contemporaines d’attractivité des investissements, le pays a expérimenté plusieurs voies.

Il serait injuste d’affirmer que rien n’a été réalisé. Chaque période possède ses réussites, ses infrastructures, ses réformes et ses avancées. Mais le constat de long terme reste préoccupant : pauvreté persistante, faiblesse des infrastructures, difficultés d’accès à l’éducation et à la santé, insuffisance de l’industrialisation, fragilité énergétique, dépendance extérieure, corruption et faiblesse de certaines institutions. Madagascar n’a pas encore réussi à transformer durablement ses immenses ressources humaines, naturelles et géographiques en prospérité partagée. Pourquoi ?

Peut-être parce que nous avons trop souvent cherché à remplacer avant de chercher à construire. Et peut-être aussi parce que nous avons accordé trop d’importance à celui qui exerce le pouvoir et insuffisamment au système dans lequel ce pouvoir s’exerce.

Pourquoi certains pouvoirs transforment-ils leur pays ?

La Corée du Sud, Singapour, la Malaisie, l’Indonésie, la Chine ou plus récemment le Vietnam ont suivi des trajectoires extrêmement différentes. Aucun de ces modèles ne peut ni ne doit être reproduit mécaniquement à Madagascar. Certains comportent d’ailleurs des dimensions politiques qui ne sauraient constituer des références démocratiques. Mais leur transformation économique nous enseigne quelque chose d’essentiel : la pauvreté n’est pas une fatalité et le développement n’est pas un accident.

Ces pays ont investi dans leurs infrastructures, leur capital humain et leurs capacités productives. Ils ont développé leurs entreprises, encouragé l’exportation, cherché à augmenter continuellement leur productivité et construit progressivement des administrations capables d’accompagner leurs ambitions économiques.

Ils ont surtout accepté une discipline que Madagascar peine encore à inscrire dans le temps : la continuité. Le développement d’une nation ne correspond pas au calendrier d’un mandat présidentiel.

Une école construite aujourd’hui formera peut-être l’ingénieur dont le pays aura besoin dans quinze ans. Une politique énergétique produira ses effets sur plusieurs décennies. Une stratégie industrielle exige des investissements, des compétences, des infrastructures, puis du temps pour faire émerger des entreprises capables d’affronter la concurrence internationale. Voilà pourquoi les pays qui réussissent ne recommencent pas leur développement après chaque alternance.

Ils corrigent. Ils réforment. Ils apprennent. Mais ils continuent.

Le piège de l’homme providentiel

Aucun président, aussi compétent soit-il, ne peut développer seul un pays.

Nous devons admettre que la transformation économique est le produit d’un ensemble : des institutions qui fonctionnent, une administration compétente, une justice indépendante, un système éducatif performant, des entreprises capables d’investir, des infrastructures fiables, une société civile active et une vision nationale suffisamment forte pour survivre aux alternances.

L’expérience des économies émergentes performantes est intéressante précisément sur ce point. Certaines ont systématiquement renforcé les compétences de leurs administrations. Elles ont envoyé leurs fonctionnaires observer ce qui fonctionnait ailleurs, accueilli des expertises étrangères, étudié les expériences réussies et adapté les enseignements à leurs réalités nationales. Cette capacité à apprendre est la vraie forme de puissance publique. Il ne s’agit pas de copier. Il s’agit d’avoir suffisamment confiance en soi pour apprendre des autres et suffisamment d’intelligence pour adapter ce que l’on apprend.

La prochaine présidentielle devrait donc nous conduire à déplacer le centre du débat. Il ne s’agit plus seulement de rechercher la personnalité capable de « sauver » Madagascar, mais de construire un système capable de poursuivre une transformation au-delà d’un homme, d’un mandat et d’une alternance.

Car si le pouvoir peut être l’occasion de bâtir, il porte aussi en lui une autre possibilité : celle de se servir de l’État, de transformer la proximité politique en avantage économique et, lorsque les contre-pouvoirs s’effacent, de concentrer toujours davantage l’autorité. C’est cette seconde face du pouvoir qu’il faut désormais interroger.

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