Le climat, nouveau risque stratégique ?

Le risque climatique s’installe progressivement dans les décisions d’investissement, de financement et de développement. L’évolution récente de la réglementation britannique montre une direction intéressante : intégrer le climat dans la stratégie avant que les événements, les marchés ou les financeurs ne l’imposent.
Mégafeux, sécheresses, inondations, canicules, tempêtes, épisodes de tornades récemment observés en France : l’accumulation des phénomènes extrêmes donne une dimension de plus en plus concrète aux transformations climatiques. Leurs effets traversent déjà les économies, touchant les récoltes, les infrastructures, les ressources en eau, les chaînes d’approvisionnement, les actifs et leur assurabilité.
Cette réalité invite à faire évoluer notre lecture du changement climatique. Le climat devient une donnée de la stratégie.
Une évolution récente du secteur financier britannique mérite à ce titre notre attention. Avec le cadre SS5/25, la Prudential Regulation Authority (PRA) renforce les attentes envers les banques et les assureurs concernant l’intégration des risques climatiques dans leur gouvernance, leur stratégie, leurs dispositifs de gestion des risques et leurs analyses prospectives.
Cette approche marque une évolution importante. La politique climatique ne se limite plus à des engagements environnementaux ou à un reporting RSE. Elle entre progressivement dans les mécanismes mêmes de décision. Cette intégration concerne naturellement l’ensemble de l’entreprise.
La finance peut mesurer l’exposition des investissements et des actifs. Les achats peuvent évaluer la vulnérabilité des fournisseurs.
La logistique peut cartographier les infrastructures sensibles. Les ressources humaines peuvent intégrer les effets des températures extrêmes sur les conditions de travail. Les directions commerciales peuvent identifier les nouveaux marchés liés à l’adaptation. La direction générale peut enfin réunir ces informations pour les intégrer aux arbitrages stratégiques.
La stratégie climatique devient ainsi une responsabilité partagée plutôt qu’une fonction isolée.
Le mouvement engagé dans le secteur financier britannique pourrait d’ailleurs dépasser largement les établissements directement concernés. Pour évaluer leurs propres risques, les banques devront mieux connaître ceux des entreprises qu’elles financent : localisation des actifs, exposition au stress hydrique ou aux inondations, vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement, trajectoire de transition ou qualité des données climatiques.
Cette évolution peut progressivement modifier les critères d’accès au financement. La résilience d’une entreprise, la solidité de ses approvisionnements ou la capacité d’un investissement à conserver sa valeur dans vingt ans pourraient peser davantage dans les décisions des banques, assureurs et investisseurs.
Pour Madagascar, cette réflexion présente une pertinence particulière. Agriculture, tourisme, pêche, énergie, biodiversité, ressources en eau et infrastructures entretiennent tous une relation directe avec l’environnement. Intégrer le climat dans la stratégie économique pourrait donc constituer autant une mesure de résilience qu’un choix de développement.
Quelques orientations pourraient être progressivement explorées : intégrer des scénarios climatiques dans les grands investissements publics ; introduire une analyse de vulnérabilité dans les projets agricoles, touristiques ou industriels ; développer des instruments financiers encourageant les investissements résilients ; améliorer la connaissance des risques territoriaux ; ou encore intégrer davantage les données climatiques dans les décisions d’aménagement et d’infrastructures.
Cette approche ouvre également des opportunités. Gestion de l’eau, agriculture résiliente, énergies renouvelables, infrastructures adaptées, restauration des écosystèmes, économie circulaire, assurance et finance climatique représentent autant de domaines susceptibles de générer investissements, innovation et emplois.
L’expérience britannique apporte un signal intéressant : le climat commence à entrer dans les règles qui organisent la finance et, par extension, dans celles qui orientent l’investissement. Les entreprises et les nations peuvent intégrer progressivement cette évolution dans leurs stratégies dès aujourd’hui. Dans quelques années, l’accélération des transformations climatiques, mais également celle des réglementations, des exigences des assureurs et des critères des investisseurs, pourrait rendre cette adaptation beaucoup moins volontaire. La sagesse consiste peut-être à commencer maintenant, progressivement, avec les outils et les connaissances disponibles. Non pas pour construire une stratégie autour du climat, mais pour construire des stratégies capables de tenir dans le climat de demain.
Comme le rappelle le proverbe malgache, « Ny valala tsy indroa mandry am-bavahady » : les occasions ne se présentent pas toujours deux fois. Face au changement climatique, le moment où nous pouvons encore choisir et organiser notre transformation est peut-être précisément celui qu’il ne faudrait pas laisser passer.
